Ecrit Dr. Elisa Ganivet, français

Un Fil Rouge

 Dans son exposition HEIMAT-LAND-LUXUS, Miriam Wuttke soulève des questions fondamentales concernant l’application moderne de l’art. L’artiste multidisciplinaire investit une force dialectique qui ne peut laisser insensible. Puisque le champ des possibles ainsi exploré nous confronte à nos propres ruptures et cohésions.

L´exploration de diverses expressions, comprenant la peinture, la performance, l’installation… renvoie à la question originelle de représentation par l´artiste. Puisque ce dernier représente, se représente par et via, engageant de la sorte, la notion d´un réel donné. Cette proposition médiane est elle même détournée, triturée, convertie. Le nouveau réel possible confère l´Aura à l´art réalisé. Les différents médiums employés par Wuttke se composent, se fragmentent et se recomposent en une particulière cosmologie.

Nous parlons ici de ruptures et de cohésions, dans ce que ces pôles se mêlent pour une riche construction au service de l´art. N´est-ce pas l´intérêt de l´art a toujours chercher ses propres limites et à les rompre en conséquence ?

Si Baudelaire énonçait le caractère ambivalent de la Modernité en ce qu´elle « dégage de la mode ce qu’elle peut contenir de poétique dans l’historique, de tirer l’éternel du transitoire.»[1] Mais aussi la Modernité en tant que « le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l’art, dont l’autre moitié est l’éternel et l’immuable ».[2] On voit que la mode, en soit l´éphémère, n´est qu´une matière à réflexion. L´artiste est conduit à charpenter sur un réel dont il a besoin mais qu´il nie nécessairement. Puisque la représentation d´un réel n´est pas LE réel. Cette définition suivie du « tout se vaut » postmoderne indique au combien l´exercice de l´art est risquée puisqu´au combien subjective. La réponse est (heureusement) ailleurs, dans la perception de l´artiste et dans celle du public récepteur.

Ce que nous propose admirablement Wuttke c´est un véritable retour aux sources articulé des questions essentielles (celles qui sont justement aujourd´hui trop souvent oubliées par l´effet de Mode et des tendances dans l´art). Alors que l´objet a perdu toute Aura depuis l´industrialisation massive, cette appropriation par l´artiste ne renvoie pas à leur a priori puissance mais à leur fragilité envisageable. Wuttke se les approprient pour leur réinjecter une forme d´humanisation. La fragilité retrouvée par l´humanisation de l´objet projette une poésie. La poésie si elle est rêche tout comme l´est notre monde ouvre pourtant la brèche à un autre réel possible. C´est par la rupture de codes que se crée la cohésion et par là une nouvelle perspective.

Essentiellement, la cosmologie de Wuttke se noue transversalement autour de la notion de l´objet. Ici l´objet n´est pas duchampien. La question n´est pas au positionnement d´un ready made mais d´une narration esthétique qui utilise successivement des objets pour former un réseau. La narration s´en va ainsi évoluant suivant la discipline utilisée. Le respect pour l´objet passe par la récurrence de son exploration. Ses modulations pourraient se retrouver en ses termes non exhaustifs :

La syntaxe d´un objet manufacturé.

L´objet naturel, animal, contourné ou non de sa fonction première

La mémoire ponctuelle d´un objet souvenir d´un tierce.

La chaleur hiératique d´un objet religieux.

Le réconfort d´un objet kitsch.

La trace de l´objet.

Leurs environnements mêlent la Nature à une onde punk. La collection et l´interaction du jeu avec ces objets se paramètrent et forge une dialectique artistique évolutive. Via la multidisciplinarité, Wuttke canalise les flux en fonction du langage proposé. Comme Deleuze pouvait l´énoncer :

« Une personne, c’est toujours un point de départ pour une production de flux, un point d’arrivée pour une réception de flux, de flux de n’importe quelle sorte; ou bien une interception de plusieurs flux. »[3] L´artiste est la doyenne de ces flux. En effet, le détournement de la réalité des objets atteint une transcendance. Le simulacre n´est plus une excuse puisqu´on s´immisce dans une projection symbolique qui remplace tous codes et signes initialement connus. Cette nouvelle économie cosmologique tournoie, s´entrechoque, se fond… Par exemple, les performances peuvent maintenir les objets dans un processus rituel. Les installations peuvent les métamorphoser dans une temporalité figée. Les aquarelles peuvent les figer dans une temporalité plus étendue…
L´inédit se retrouve dans un cercle du rituel. Alors que le rituel est ancestral, il retrouve ici sa virginité. Et par là les mêmes sensations…  Qu´est-ce que le rituel si ce n´est qu´une métamorphose purificatrice de son Dasein via l´objet canalisateur ? Durkeim écrit « On ne peut donc définir le rite qu’après avoir défini la croyance. »[4] Quelle pourrait être la croyance de Miriam Wuttke ? Une conviction de l´Art et de la Vie. L´exaltation se vit et se ressent dans l´art de cette artiste. Alors que la performance apporte une concentration allant au delà de tout pressenti, les supports apportent d´autres strates comme leviers de méditation sur notre condition humaine contradictoire.

Nos ruptures et nos cohésions.

Hormis la multidisciplinarité, l´importance de l´objet présent et/ou représenté, le détournement virginal par le rituel performatif, Wuttke reprend ici la thématique du Heimat. Un terme qui est spécifique à la langue allemande et qui est difficilement traduisible. Alors que nous sommes devenus des individus totalement „patchworkés“ grâce en particulier, à l´outil informatique-cybernétique, le Heimat redevient la seule valeur territoriale qui nous reste. Sa valeur communicative n´a pas d´équivalence. La mémoire individuelle et collective que nous lui entretenons est la référence littéralement vitale. Le retour au Heimat est hautement symbolique, il rappelle au rattachement ovulaire. Ce rattachement poursuit pourtant sa révolution, en effet si à la femme incombait la transmission et à l´homme la puissance de production, les codes des rôles évoluent dans le cadre postmoderne.

Le Heimat originel puis les suivants géographiques sont les territoires qui nous forment, dans lesquels on se perd, dans lesquels on se retrouve, et on s´oublie. Tout comme le corps, élément inclusif de l´art développé par Wuttke. C´est l´autre territoire originel,  par où toutes les utopies sont possibles, tel que Foucault l´exprime « le corps est le point zéro du monde, là où les chemins et les espaces viennent se croiser le corps n’est nulle part : il est au cœur du monde ce petit noyau utopique à partir duquel je rêve, je parle, j’avance, j’imagine, je perçois les choses en leur place et je les nie aussi par le pouvoir indéfini des utopies que j’imagine. »[5] Ainsi par la perception de cette représentation, les objets qui entourent le corps de l´artiste et avec lesquels elle compose sa cosmologie, touchent l´utopie de notre propre corps, dans sa mémoire des territoires parcourus et imaginaires.

Avec Wuttke, le retour aux valeurs originelles de l´art et de la vie lance une réflexion ouverte sur un monde où la vélocité est grandissante. L´intensité physique et immatérielle trouve ici sa profondeur tout comme son soulagement, son repos. Les déclarations de cette artiste nous alimentent, nous agitent et nous calment. Et n´est-ce pas là précisément la définition de la passion?  Alors signons fièrement : pour que la passion ne devienne pas un Luxe mais une démocratie du désir.

 

Elisa Ganivet

Historienne d´Art

Docteur en Esthétique


[1] Baudelaire, C., Le peintre et la vie moderne, 1863.

[2] Ibid.

[3] Deleuze G., L´Anti-Oedipe et Mille plateaux, 1971.

[4] Durkheim É., Les formes élémentaires de la vie religieuse, 1912.

[5] Foucault M., Le corps utopique, 1966.